Les peintures de Christian Gravet ont d'abord été comme une sorte de danse légère, comme une fête sur la feuille blanche où le dessin s'est inscrit.

Le dessin pour lui? Une vieille histoire, remontant aux marges de ses cahiers d'écolier, à ses blocs-notes près du téléphone. Jusqu'au jour où le dessin est devenu ce tracé sur la feuille, comme un fil de vie, faisant découvrir la notion du blanc laissé autour de lui. La couleur est venue un peu plus tard, le jour où un ami lui a offert une boite d'aquarelles. De cela, Christian Gravet a conservé l'habitude d'inscrire d'abord le graphisme, puis de poser l'inscription, toujours importante dans l'oeuvre, et enfin, de parer le trait d'une couleur suave et légère qui touche les sens des spectateurs. Dans ces dessins légèrement colorés, aussi légers que des notes de musique égrènées, l'essentiel existe déjà en noir et blanc; la couleur n'est là que pour séduire, secondaire. L'oeuvre semble d'abord l'apologie du blanc, de cette clarté, de cette évidence, de cet espace nécessaire, où le trait vient s'inscrire comme un trop-plein d'énergie. La bille fine a glissé, fluide, sur le papier, donnant l'illusion d'un trait à l'encre de Chine, courant comme une calligraphie, en hâte, pour dire cette nécessité d'être, de vivre, de laisser exploser la force d'une joie intérieure.

Christian Gravet a commencé à peindre en 1996. Fasciné par les peintures de Lascaux, il a choisi d'être un peintre au sens primitif: faire de la peinture le moyen de s'échapper de l'enfermement de la caverne, comme de celui du monde moderne. Un moyen de transcrire un souhait d'évasion.

Les oeuvres des années 96-97 disent cette éclosion. L'espace aéré de la feuille est constellé de petites notes de vie, de phylactères déroulant des inscriptions: "Juin 97, Jazz au soleil", évocation de la musique, du piano, de la contrebasse, du chanteur, de la chaleur de la vie. Sur la feuille, le son fuse de partout, celui du vol des oiseaux, du bourdonnement des abeilles, de la foule, omniprésente. L'isolement est aussi absent qu'impossible. A l'intérieur de cet espace, il y a une interaction d'une image à l'autre, créant un monde sans échelle, sans perspective, impliquant la notion de complexité, de diversité. Un monde de mouvance, qui flotte en deux dimensions, léger comme un poème, donnant l' idée d'apesanteur. Comme si une griserie faisait naître cette écriture presque automatique, inscrivant la volonté de tout aspirer, tout dire, jusqu'à la violence.

Vision globale de cette humanité en action, comme une foule colorée notée avec humour. Il en nait une impression de tumulte, renforcée par la variété des couleurs. Le monde y est accepté tel qu'il est, dans sa turbulence, sans rien omettre. La transcription s'en fait avec onirisme comme dans un rêve. Joli, l'univers exprimé y semble heureux. C'est celui du soleil, de la musique, de la chaleur d'un jaune ou de la tendresse d'un rose. Celui de souvenirs choisis, comme si Christian Gravet écrivait son journal, mais seulement de temps à autre, dans l'ambiance de jours heureux, pour décrire une ambiance précise: "Woman in tube". Un jour, une femme à New-York, en vert, dans le métro. Autour d'elle, les gens: un pochard, un homme plongé dans sa lecture. Parfois, c'est une supplique: "O temps, suspens ton vol", une façon d'expulser l'instant strident du réveil-matin, de provoquer une méditation: le temps ne fait que passer. La vache, elle, regarde passer le temps. L'oeuvre peut devenir réflexion sur la médiocrité naturelle du monde: "La stratégie du Zèbre", avec l'image de l'aggressivité d'un lion, tandis que l'amertume s'immisce en douceur, de façon légère et jolie, comme si la méchanceté du monde s'inscrivait dans un journal onirique. Les choses peuvent aller jusqu'au refus, inéluctable: "Parfois, je m'enfuis du monde". Un bateau-personnage, clin d'oeil à "Little Nemo", court sur d'énormes jambes, s'enfuit d'un monde à fuir, s'arrache à cette eau où nagent si bien les poissons et les personnages grimaçants.

La réflexion peut être une interrogation sur l'art. Question posée avec "Le Funambule": l'art est-il le point atteint d'un équilibre, entre les impératifs des flèches et ceux des coups de ciseaux? La réponse est l'existence de l'oeuvre. "Inspirer-expirer" ironise sur l'artiste-pieuvre, puisant dans son vécu pour créer. Y a-t-il concurrence entre le texte et l'image? "La pensée et l'image" propose un collage illustré au centre d'une immense inscription. "La beauté du texte" inscrit quelques mots au coeur d'une couronne d'images:

" La beauté du texte est dans son architecture en strates,
construite du haut vers le bas,
chaque élément descendant du ciel
pour nous parler".

Des mots ou de l'image, qui gagnera auprès du regard? Dans le même temps, ces figures surgies d'on ne sait où, avec cette apparence de liberté sans entrave, créent une image construite, dotée d'un sens de l'équilibre certain. Comme si le chaos générait une structure organisée.

Cette vision s'affirme depuis 1998. Les images de vie s'implantent dans un carré, délimitant nettement le cercle d'une "Clairière" centrale. Une suite numérotée décline sous cette forme les thèmes de la vie: "La vie est une page blanche", "Le dialogue avec le hasard". La vision de près, détaillée, va s'éloigner. Le point de vue devient de plus en plus reculé. La présentation se fait de plus en plus architecturale. De plus en plus abstraite, aussi, désormais régulièrement rythmée sur le carré. En 2000, s'impose le thème d'un vaste carré démultiplié par 25 plus petits. Au centre de cette structure, un cercle blanc, le vide, autour duquel les carrés surgissent, créant cette explosion d'actions, cette dynamique chaotique, où le regard finit par distinguer des formes vivantes, fantômes géométriques de visages ou de guerriers. Parfois une écriture automatique, spontanée, lance une inscription organisant la géométrie de l'action. De façon plus réduite, la composition peut être de quatre carrés, à l'intérieur des quels apparait le personnage stylisé, surgissant autour d'un vide central.

Le vide. Comme celui au milieu d'une danse, comme une clairière dans la forêt - le tître "Clairière" est repris de nouveau -, comme un repos à l' intérieur du tumulte et de l'agitation des êtres. Le vide, comme une nostalgie, comme le besoin d'un gommage intérieur. Du vide ou du tumulte, qui est le plus important? Allez donc savoir. L'artiste ne tranche pas. Il se place au sein de l'univers, et propose comme un leit-motiv, la vision de cette clairière où tout peut s'inscrire.

L'oeuvre décline à la fois l'espace d'une virginité idéale, et le dynamisme des êtres vivants. A partir d'un centre non-figuratif faire surgir ces figures, faire émaner ces êtres de vie. L'oeuvre de Christian Gravet poursuit une méditation sur le chaos créatif. Son regard est celui d'un philosophe proposant, du monde, à la fois une vision de près et une vision de loin: une façon d'opposer l'humanité à l'univers. Le constat était déjà présent chez Hieronymus Bosch: les humains ne regardent qu'eux-mêmes, et oublient le monde.

Ces oeuvres-poèmes sur papier sont des exemplaires uniques qui relèvent de la peinture d'enluminure. Leur auteur peut apparaître comme enfermé dans la solitude de son "scriptorium" médiéval, ne comptant ni son temps, ni son travail, pour inscrire sur la page blanche, dans la minutie de son tracé, le monde et l'au-delà du monde. Ces symboles de l'univers, oeuvres de notre siècle, peuvent aussi être scannées à l'ordinateur, pour offrir un tirage limité à dix exemplaires. Christian Gravet va-t-il, un jour, abandonner son art d'enlumineur? Délaissant la séduction subtile du papier, il commence à explorer la peinture sur toile, où l'acrylique lui permet de garder la même fluidité et d'exprimer son regard sur le monde.

Un regard de scientifique. A Liège, où il est né, il a été ce petit garçon qui dessinait, démontait ses jouets, avait soif de fouiller l'intérieur des choses. Il est devenu ingénieur, biologiste, professeur d'Université. Nommé enseignant à l'étranger, il est parti au Pakistan, a dirigé un hôpital-école, prenant de temps à autre du recul pour partir visiter les montagnes pakistanaises. Il est devenu professeur à l'Université de Dakar. La soif d'explorations nouvelles lui a fait quitter l'administration, rentrer en Belgique, retrouver la liberté dans sa maison d'enfance de la campagne de Liège. Il a fait beaucoup de photos, fréquentant l'Académie des Beaux-Arts. Après avoir médité sur le génie de l'ordinateur et de son monde virtuel, il a retrouvé toute la valeur du moyen médiéval par excellence: le manuscrit, avec sa matérialité de papier, d'encres, explorée dans la solitude de l'atelier. Lui, scientifique, préfère la matérialité au virtuel. Une matérialité qui lui permet de s'adonner à la notion cérébrale qu'est le dessin. Dans son art, il médite sur le vide d' "un univers fourmillant de possible", déclinant la théorie du chaos.

Son vertige sans fin rejoint l'aura du Surréalisme. Son effet de remplissage frôle le tourbillon de vie d'Hergé, dans "Tintin", et le surgissement de ses êtres, lui fait rejoindre les frises décoratives de Keith Haring. Avec sa façon propre de rester maître de l'espace.

Marielle Ernould-Gandouet.
Critique d'Art.
Membre de l'A.I.C.A. France.

 
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